Lunettes Noires

POUR UNE PAIRE DE LUNETTES NOIRES

Je m'appelle Carl. J'ai 41 ans. Marié, deux enfants et une charmante femme pour épouse.

Je travaille comme agent immobilier pour une société proposant des logements luxueux. Je dois dire que je n'ai pas à me plaindre. Je suis ce que l'on pourrait appeler un homme intégré dans la société.
Pourtant, lorsqu'un matin, au détour d'une ruelle, un passant surgit, ma vie bascule. Ce dernier, sorti de nulle part, fonce droit sur moi. Il brandit une barre métallique qui ne tarde pas à s'abattre sur ma vitre. Eclats de verres, douleurs au visage, au ventre, éclairs dans les yeux, cris... Tout se passe à une vitesse folle. Puis plus rien. Lorsque je reprends mes esprits, tout est noir, brouillé.

A l'hôpital, un médecin m'explique qu'un des coups reçus sur la tête a endommagé une zone propre à la vue. Je ne peux que confirmer, tant son personnage m'apparaît comme une vague silhouette perdue dans la nuit. Petit à petit, la lumière se voile pour ne devenir qu'obscurité. Le diagnostic tombera quelques jours plus tard. Je suis aveugle.
J'entends ma femme et mes filles pleurer autour de moi, je sens des mains me caresser le visage, m'étreindre, mais je ne vois plus rien. Les mots peinent à sortir de ma bouche tellement l'émotion est importante. Des larmes roulent sur mes joues. C'est tout ce que mes yeux sont capables de produire à présent, le reste étant éteint à jamais. Je m'excuse auprès d'eux. Je ne voulais pas leur infliger cela.

Plusieurs mois passent. Une nouvelle vie commence. Et bizarrement, mes relations changent. Certaines connaissances s'éclipsent, d'autres apparaissent. C'est étrange comme ce genre d'évènement fait ressurgir la peur chez certaines personnes.
Avec mes lunettes noires, je ne suis plus le même. Le brillant homme d'affaire est soudain relégué au rang de handicapé.
Un an après l'accident, je décide de retourner sur les lieux du drame. Je demande mon chemin pour être certain de ne pas me tromper. Mon odorat fonctionne et me guide. Je reconnais cette ruelle sombre à cette puanteur caractéristique, celle des poubelles lavées par les eaux de pluie. Seul au carrefour, je m'arrête et prends appui sur ma canne. Je la tiens fort entre mes deux mains et inspire profondément. Les odeurs me pénètrent en même temps que les bruits. Me reviennent les cris, les vitres cassées, le froissement de mes vêtements provoqué par cette main nerveuse qui arrache mon portefeuille. Au fond de moi point une lumière. Je me concentre dessus. Elle grossit dans mon ventre puis remonte dans mon coeur. Sans le comprendre, mes yeux palpitent et semblent reprendre vie. Mes paupières se décollent doucement. Je crois distinguer un halo jaunâtre. Peut-être l'éclairage urbain ? Oui ! C'est bien çà ! Incroyable ! Je baisse les yeux et vois mes mains. Je me mets à pleurer. Un miracle vient de se produire. J'ai recouvré la vue.

Seul à le savoir, je me cache derrière mes lunettes noires. Mes anciennes relations me croient handicapé alors que je ne le suis plus. Dès lors, je vais pouvoir comprendre, au-delà de leurs mots, ce qui se cache réellement dans leur esprit. Leurs grimaces, leurs faux sourires, chaque détail m'apparaîtra puissance dix. Car à présent, je vois. J'ai l'impression de voir au-delà du visible, de transpercer le réel.

Ma femme et mes filles sont plus belles que jamais.
Et vous les amis, ou plutôt les menteurs, prenez garde.
Pour une paire de lunettes noires, il ne faudrait pas vous méprendre...

Benoît Le Gall

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